Un cas de blessure des méridiens

Article initialement publié en 2016 et entièrement mis à jour en août 2026.

Il y a plusieurs années, j’ai été amené à prendre en charge une patiente après une intervention chirurgicale particulièrement lourde au niveau de la colonne vertébrale.

Son histoire m’a beaucoup marqué, car elle illustre une manière particulière dont la Médecine Traditionnelle Chinoise peut interpréter certaines douleurs et troubles sensitifs apparus après une intervention chirurgicale.

La patiente souffrait d’une maladie lombaire dégénérative associée notamment à une scoliose, une cyphose, une délordose et des discopathies L4-L5 et L5-S1. La prise en charge chirurgicale s’est déroulée en deux temps, à une semaine d’intervalle, pour une durée opératoire cumulée d’environ 18 heures. L’intervention comprenait notamment une arthrodèse, la mise en place d’une prothèse discale et une ostéosynthèse postérieure avec de nombreux implants destinés à corriger la déformation de la colonne.

L’opération s’était bien déroulée.

Mais la période qui a suivi a été particulièrement difficile. La patiente est restée trois semaines à l’hôpital et souffrait de douleurs importantes nécessitant notamment un traitement morphinique. Elle a ensuite été transférée dans un centre de rééducation où elle bénéficiait de séances quotidiennes de kinésithérapie.

Parmi ses principales difficultés figurait une douleur de type sciatalgique descendant dans la jambe jusqu’au pied. La douleur était suffisamment importante pour perturber considérablement son sommeil.

Elle présentait également une importante diminution de la sensibilité de la jambe et du pied, remontant au-dessus du genou. Elle pouvait être touchée, pincée ou même piquée sans toujours percevoir le stimulus. À certains moments, elle ressentait une sensation de brûlure dans le pied. À d’autres, elle avait au contraire une sensation de froid.

C’est dans ce contexte que j’ai commencé à la prendre en charge.

La lecture du point de vue de la Médecine Traditionnelle Chinoise :
Nous pouvons interpréter certaines conséquences d’un traumatisme ou d’une intervention chirurgicale à travers la notion d’entrave à la circulation du Qi et du Sang dans les méridiens. Dans cette approche, les méridiens constituent un réseau fonctionnel permettant notamment la circulation du Qi et du Sang dans l’organisme. Une intervention chirurgicale importante peut alors être considérée, dans le langage traditionnel de la MTC, comme un traumatisme susceptible de perturber cette circulation.

C’est ce que j’appelle ici une « blessure des méridiens ».

Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’un chirurgien aurait physiquement « coupé » un méridien anatomique. Les méridiens de la MTC ne correspondent pas à des structures anatomiques identifiables comme un nerf, une artère ou un muscle. Il s’agit d’un modèle traditionnel permettant d’interpréter certains symptômes et d’orienter le choix des points d’acupuncture.

Chez cette patiente, un élément avait particulièrement retenu mon attention. Une partie importante des cicatrices chirurgicales se trouvait dans une zone correspondant au trajet traditionnel du méridien de la Vessie. Dans la logique de la MTC, cela pouvait constituer un élément supplémentaire à prendre en considération dans le bilan.

La patiente présentait justement, dans cette région et dans le membre inférieur, des troubles douloureux et sensitifs importants. L’objectif n’était donc pas simplement de « piquer la sciatique ». Il s’agissait de rechercher comment rétablir, selon le modèle de la MTC, une circulation plus harmonieuse dans les zones concernées.

Le traitement a notamment utilisé une combinaison de points à distance et de points locaux, avec un travail de dispersion. Des ventouses ont également été utilisées sur certains points. Le protocole a ensuite été complété par de la moxibustion et l’utilisation du marteau fleur de prunier. L’objectif était d’agir sur les zones considérées comme entravées dans le bilan énergétique, tout en tenant compte de l’état général de la patiente et du contexte postopératoire.

Un changement important est apparu dès la première séance. La sensibilité tactile de la zone concernée s’est améliorée et la douleur a diminué de manière très importante. Le lendemain matin, la patiente a même refusé sa morphine, estimant que la douleur de type sciatalgique avait complètement disparu. La récupération n’était cependant pas totale. Elle conservait encore une douleur au niveau du pied, qui pouvait être améliorée par des séances régulières et un traitement adapté.

Depuis la publication de cet article en 2016, les recherches sur l’acupuncture et les douleurs postopératoires ont continué à se développer.

Les résultats sont intéressants, mais ils doivent être interprétés avec prudence.

Une méta-analyse publiée en 2025, regroupant 25 études, a trouvé une diminution statistiquement significative de la douleur postopératoire ainsi que de la consommation d’antalgiques dans les groupes ayant reçu de l’acupuncture. Les auteurs soulignent toutefois la nécessité d’études plus importantes et mieux conçues pour confirmer ces résultats.

Une autre revue systématique publiée en 2025, consacrée spécifiquement à l’acupuncture manuelle après des chirurgies abdominales, a conclu que les données disponibles restaient difficiles à interpréter en raison notamment de l’hétérogénéité des études et d’un risque de biais important.

Des résultats favorables ont également été retrouvés dans certaines situations très spécifiques. Par exemple, une méta-analyse publiée en 2024 portant sur des patients après remplacement du genou a observé des améliorations à court terme de la douleur et de certains paramètres fonctionnels.

Ces résultats ne permettent cependant pas d’affirmer que l’acupuncture est responsable à elle seule de l’amélioration observée chez une personne donnée.

Dans le cas présenté ici, il s’agit avant tout de l’observation clinique d’une patiente, dans le cadre d’une prise en charge comprenant également la chirurgie, la rééducation et les traitements médicaux.

La chirurgie moderne permet aujourd’hui de traiter des pathologies qui auraient été extrêmement difficiles, voire impossibles à prendre en charge autrefois. L’objectif de l’acupuncture n’est pas de se substituer au chirurgien, au médecin ou au kinésithérapeute.

Elle peut éventuellement trouver sa place en complément d’une prise en charge médicale et rééducative, notamment lorsqu’il persiste des douleurs ou certains symptômes fonctionnels pour lesquels le patient recherche des solutions complémentaires.

Dans le cas de cette patiente, l’évolution observée après la première séance avait été particulièrement spectaculaire. Mais un cas clinique, même impressionnant, reste un cas clinique. Il ne constitue pas à lui seul une preuve scientifique de l’efficacité d’un traitement.

Ce qui m’intéresse dans cette expérience est surtout la manière dont la Médecine Traditionnelle Chinoise permet de construire une lecture différente d’une situation postopératoire complexe et d’adapter le traitement à l’ensemble des signes présentés par le patient.

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