Pourquoi tombe-t-on malade ?
En Médecine Traditionnelle Chinoise (MTC), cette question ne se limite pas à rechercher un agent responsable ou une lésion anatomique. Le praticien cherche également à comprendre dans quelles circonstances un déséquilibre est apparu, sur quel terrain il s’est développé et pourquoi il se manifeste de cette manière chez cette personne.
La tradition médicale chinoise a développé un modèle permettant de classer les différents facteurs susceptibles de perturber l’équilibre de l’organisme. Ces facteurs sont généralement regroupés en trois grandes catégories :
- les facteurs externes, principalement liés aux influences climatiques ;
- les facteurs internes, notamment les émotions ;
- les facteurs dits « autres », qui regroupent les traumatismes, l’alimentation, le surmenage, les facteurs constitutionnels et d’autres circonstances.
Cette classification appartient au modèle théorique de la Médecine Traditionnelle Chinoise. Elle ne correspond pas à une classification médicale occidentale des causes de maladie.
Les facteurs externes : les influences climatiques
La MTC décrit traditionnellement six influences climatiques susceptibles de devenir pathogènes lorsqu’elles sont excessives, prolongées ou lorsque les capacités d’adaptation de l’organisme sont insuffisantes :
- le Vent ;
- le Froid ;
- la Chaleur ;
- le Feu ;
- l’Humidité ;
- la Sécheresse.
Ces influences sont appelées « facteurs pathogènes externes ».
Il faut cependant comprendre que les termes employés par la MTC ne doivent pas être pris au pied de la lettre.
Lorsque la MTC parle de « Vent », elle ne décrit pas nécessairement le vent météorologique qui pénètre physiquement dans le corps.
Le terme désigne un ensemble de caractéristiques cliniques. Des symptômes apparaissant brutalement, évoluant rapidement ou caractérisés par des mouvements involontaires peuvent, par exemple, être rattachés à la notion de Vent dans le raisonnement traditionnel.
Le même principe s’applique aux notions de Froid, Chaleur ou Humidité. Il s’agit de catégories diagnostiques propres au modèle de la MTC, permettant de regrouper certains tableaux de symptômes et d’orienter le traitement.
Une même influence peut avoir des effets différents
La MTC ne considère pas qu’une exposition climatique provoque automatiquement une maladie.
Le terrain de la personne joue également un rôle important.
Une même exposition au froid, par exemple, pourra être parfaitement tolérée par une personne et favoriser certains symptômes chez une autre.
Cette notion de terrain et de capacité d’adaptation est centrale dans le raisonnement traditionnel.
Les facteurs internes : les émotions
La MTC accorde une place importante aux émotions dans l’apparition et l’évolution des déséquilibres.
La tradition distingue classiquement sept émotions :
- la colère ;
- la joie ;
- la tristesse ;
- le chagrin ou l’affliction ;
- le souci ;
- la peur ;
- la frayeur.
Ces émotions font naturellement partie de la vie humaine. Elles ne sont donc pas considérées comme pathologiques en elles-mêmes.
C’est lorsqu’une émotion devient particulièrement intense, prolongée ou difficile à réguler qu’elle peut, selon le modèle de la MTC, perturber les fonctions physiologiques et énergétiques.
La tradition chinoise associe également certaines émotions à certains systèmes fonctionnels. La colère est par exemple traditionnellement associée au Foie, tandis que la peur est associée aux Reins.
Il serait toutefois trompeur de traduire directement ces correspondances par :
« La colère abîme le foie »
ou
« La peur abîme les reins ».
Il s’agit de correspondances fonctionnelles propres à la théorie médicale chinoise, et non d’une affirmation anatomique selon laquelle une émotion endommagerait directement un organe.
Les émotions et la médecine moderne
Sur ce point, certaines observations de la médecine moderne rejoignent indirectement une partie de cette intuition traditionnelle, sans pour autant valider les catégories de la MTC.
Les recherches contemporaines montrent notamment que le stress chronique peut être associé à des modifications durables de plusieurs systèmes physiologiques. La notion de charge allostatique désigne précisément l’accumulation des conséquences physiologiques de sollicitations répétées ou prolongées.
Une méta-analyse portant sur 17 études a retrouvé une association entre une charge allostatique élevée et une augmentation du risque de mortalité toutes causes confondues ainsi que de mortalité cardiovasculaire. Les auteurs soulignent cependant une importante hétérogénéité entre les études.
Cela ne signifie pas que la médecine moderne ait démontré la théorie des « sept émotions » de la MTC.
Cela signifie simplement que l’idée générale selon laquelle les états émotionnels et psychologiques peuvent avoir des répercussions corporelles possède aujourd’hui des bases physiologiques et épidémiologiques étudiées.
Cette distinction est importante.
Les causes dites « autres »
La troisième catégorie regroupe les facteurs qui ne sont ni principalement climatiques ni émotionnels.
Elle comprend notamment :
- les traumatismes et blessures ;
- certaines infections et maladies parasitaires ;
- l’alimentation ;
- le surmenage ;
- les troubles liés au mode de vie ;
- certains facteurs constitutionnels ;
- les excès ou insuffisances dans la vie sexuelle ;
- d’autres facteurs propres à la situation du patient.
Cette catégorie est particulièrement intéressante parce qu’elle montre que la MTC ne réduit pas l’origine des maladies aux émotions ou aux influences climatiques.
L’alimentation
L’alimentation occupe une place importante dans la prévention et le maintien de l’équilibre selon la tradition chinoise.
La MTC distingue notamment la nature, la saveur et les propriétés énergétiques des aliments et cherche à adapter l’alimentation au terrain et aux besoins de la personne.
La médecine moderne reconnaît également l’importance majeure de l’alimentation dans la santé, mais elle l’étudie avec des concepts différents.
Par exemple, une vaste revue de revues systématiques publiée dans le BMJ en 2024 a analysé 45 associations issues de méta-analyses regroupant près de 9,9 millions de participants. Elle a retrouvé des associations entre une consommation plus importante d’aliments ultra-transformés et de nombreux paramètres de santé, notamment certaines maladies cardiovasculaires, le diabète de type 2 et plusieurs troubles de santé mentale. La qualité des preuves variait toutefois fortement selon les résultats étudiés.
La MTC et la nutrition moderne ne décrivent donc pas l’alimentation avec le même langage, mais elles accordent toutes deux une place importante aux habitudes alimentaires dans la santé.
Le surmenage et le manque de récupération
La MTC considère traditionnellement que le surmenage physique, intellectuel ou sexuel peut progressivement épuiser les ressources de l’organisme.
Cette notion trouve également certains échos dans la recherche moderne, notamment concernant le sommeil.
Une méta-analyse récente portant sur 35 études et 887 participants a montré que plusieurs nuits de restriction partielle du sommeil étaient associées à une augmentation de certains marqueurs inflammatoires, notamment l’IL-6 et la protéine C-réactive. Une seule nuit de privation de sommeil ne produisait pas les mêmes effets dans cette analyse.
Une revue plus ancienne portant sur plus de 50 000 participants avait également retrouvé des associations entre les troubles du sommeil et certains marqueurs inflammatoires.
Là encore, il faut éviter de faire dire à ces travaux davantage qu’ils ne disent : ils ne démontrent pas la théorie traditionnelle du « Qi », mais ils montrent que la récupération, le sommeil et l’équilibre physiologique sont étroitement liés.
Les traumatismes
Les blessures, accidents et interventions chirurgicales font également partie des facteurs pris en compte par la MTC.
Dans le modèle traditionnel, un traumatisme peut perturber la circulation du Qi et du Sang dans une région donnée et conduire à des phénomènes de stagnation.
C’est notamment cette logique qui peut être utilisée pour comprendre certaines douleurs persistantes après un traumatisme.
Dans un article consacré à un cas clinique après une chirurgie importante de la colonne vertébrale, j’explique plus précisément comment cette notion de perturbation de la circulation des méridiens peut être utilisée dans mon raisonnement clinique.
Il est important de préciser que cette interprétation appartient au modèle de la MTC : les méridiens ne sont pas des structures anatomiques identifiées par l’anatomie moderne.
Le terrain constitutionnel
Enfin, la MTC accorde une grande importance au terrain de chaque personne.
Deux individus peuvent être exposés au même facteur sans développer les mêmes symptômes.
Le praticien cherche donc à déterminer les particularités constitutionnelles et fonctionnelles de la personne : niveau d’énergie, digestion, sommeil, thermorégulation, état émotionnel, qualité des liquides, circulation du Qi et du Sang, etc.
Cette approche explique pourquoi deux personnes présentant le même diagnostic médical peuvent recevoir des traitements différents en MTC.
Le diagnostic ne consiste donc pas uniquement à identifier une maladie.
Il cherche à déterminer le tableau énergétique particulier dans lequel cette maladie s’inscrit.
Comment le diagnostic est-il établi ?
Pour identifier les déséquilibres auxquels il va s’intéresser, le praticien utilise différentes méthodes d’observation et d’interrogatoire.
Il observe notamment :
- le teint ;
- les yeux ;
- la langue ;
- la morphologie ;
- la respiration ;
- la voix ;
- les mouvements ;
- l’état général.
Il interroge également le patient sur :
- ses symptômes ;
- son sommeil ;
- son alimentation ;
- sa digestion ;
- sa soif ;
- sa thermorégulation ;
- ses antécédents ;
- son état émotionnel ;
- son mode de vie.
Enfin, la palpation occupe une place importante, notamment l’examen du pouls et de certaines zones corporelles.
L’ensemble de ces informations est ensuite organisé selon différents cadres diagnostiques traditionnels, notamment les Huit Principes : Yin/Yang, Intérieur/Extérieur, Froid/Chaleur et Vide/Plénitude.
Le diagnostic énergétique constitue alors une synthèse de l’ensemble de ces observations.
Une médecine du contexte
L’un des intérêts du modèle traditionnel chinois réside dans cette volonté de ne pas isoler le symptôme de son contexte.
Une douleur, par exemple, n’est pas seulement une douleur.
Le praticien cherchera à comprendre :
- quand elle apparaît ;
- ce qui l’aggrave ou la soulage ;
- son caractère ;
- sa localisation ;
- son évolution ;
- les symptômes qui l’accompagnent ;
- le terrain sur lequel elle apparaît.
Cette façon de raisonner permet d’individualiser la prise en charge.
Elle ne signifie pas pour autant que les modèles de la MTC et de la médecine biomédicale décrivent les mêmes mécanismes avec des mots différents. Ce sont deux cadres théoriques distincts, qui ne doivent pas être artificiellement confondus.
Que peut-on dire aujourd’hui ?
La Médecine Traditionnelle Chinoise possède un système théorique ancien pour organiser les facteurs susceptibles de participer aux déséquilibres de santé.
Certaines de ses notions, notamment l’importance accordée au sommeil, à l’alimentation, au stress, à l’environnement ou au mode de vie, rejoignent des facteurs aujourd’hui largement étudiés par la médecine moderne.
Mais cela ne signifie pas que la recherche biomédicale ait validé l’ensemble de la théorie traditionnelle.
L’Organisation mondiale de la Santé recommande d’ailleurs que les médecines traditionnelles et complémentaires soient évaluées selon des données scientifiques concernant leur efficacité, leur sécurité et leur qualité, et souligne la nécessité de méthodes de recherche rigoureuses.
C’est dans cet esprit que je conçois ma pratique : utiliser le raisonnement propre à la Médecine Traditionnelle Chinoise pour comprendre la situation individuelle du patient, tout en restant dans une démarche complémentaire et attentive aux connaissances médicales actuelles.
Références scientifiques
- Parker HW, Abreu AA, Sullivan MC, Vadiveloo MK. Allostatic Load and Mortality: A Systematic Review and Meta-Analysis. American Journal of Preventive Medicine, 2022. Allostatic Load and Mortality: A Systematic Review and Meta-Analysis
- Lane MM et al. Ultra-processed food exposure and adverse health outcomes: umbrella review of epidemiological meta-analyses. BMJ, 2024. Ultra-processed food exposure and adverse health outcomes: umbrella review of epidemiological meta-analyses
- Organisation mondiale de la Santé. Traditional medicine: Questions and answers, mise à jour 2025. Traditional medicine

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