Ou l’homme qui voulut remettre de l’ordre dans la médecine chinoise
Lorsque l’on évoque les grandes figures de la médecine traditionnelle chinoise, certains noms traversent les siècles. Celui de Li Shizhen occupe une place particulière.
Médecin, pharmacologue, naturaliste et érudit de la dynastie Ming, il est surtout connu pour avoir consacré une grande partie de sa vie à une œuvre monumentale : le Bencao Gangmu, souvent traduit par Compendium de matière médicale.
Mais réduire Li Shizhen à l’auteur d’une immense encyclopédie serait passer à côté de l’essentiel. Son travail témoigne d’une ambition considérable : observer le monde, confronter les connaissances anciennes à l’expérience et tenter de corriger les erreurs transmises d’un ouvrage à l’autre.
Li Shizhen naît en 1518 à Qizhou, dans l’actuelle province du Hubei. Il appartient à une famille dont plusieurs générations sont liées à la pratique médicale et au commerce des remèdes. Son père, Li Yanwen, est lui-même médecin et érudit.
Dans sa jeunesse, Li Shizhen est d’abord orienté vers la carrière administrative. Comme de nombreux jeunes hommes instruits de son époque, il se présente aux examens impériaux. Après plusieurs échecs, il abandonne finalement cette voie et se tourne vers la médecine familiale.
Ce choix allait profondément marquer l’histoire de la pharmacopée chinoise.
Li Shizhen étudie les textes classiques, apprend auprès de son père et développe progressivement une approche personnelle. Il ne se contente pas de recopier les connaissances héritées de ses prédécesseurs. Il s’intéresse aux contradictions entre les différents ouvrages et constate que certaines descriptions de substances médicinales sont imprécises, parfois même erronées.
Cette constatation devient le point de départ d’un projet qui l’occupera pendant plusieurs décennies.
La littérature médicale chinoise possédait déjà une longue tradition de bencao, des ouvrages consacrés aux substances utilisées comme remèdes.
Le problème, aux yeux de Li Shizhen, était que ces connaissances s’étaient accumulées au fil des siècles sans toujours être vérifiées. Certaines descriptions se contredisaient. Des erreurs avaient été reproduites d’un livre à l’autre. Les mêmes substances pouvaient parfois porter plusieurs noms, tandis que des produits différents pouvaient être confondus.
Li Shizhen entreprend donc de reprendre l’ensemble de ces connaissances.
Son travail ne repose pas uniquement sur la consultation des textes anciens. Il voyage, recueille des informations auprès de praticiens et de populations locales et cherche à observer directement les plantes, les animaux et les substances qu’il étudie. Il consulte également plusieurs centaines d’ouvrages médicaux et historiques.
Le résultat est le Bencao Gangmu.
L’ouvrage représente une tentative remarquable de classer et d’organiser les connaissances relatives aux substances médicinales de son époque.
Une encyclopédie de la nature et de la médecine
Li Shizhen achève une première version de son ouvrage en 1578, après environ vingt-sept années de recherches et de compilation.
Le Bencao Gangmu comprend 1 892 notices consacrées à différentes substances. Parmi elles, 374 auraient été ajoutées par Li Shizhen lui-même. L’ouvrage rassemble également environ 11 000 prescriptions.
Mais parler uniquement de pharmacopée serait encore réducteur.
Le livre s’intéresse aux plantes, aux animaux, aux minéraux et à de nombreuses autres substances présentes dans le monde naturel. Li Shizhen cherche à préciser leur origine, leur apparence, leurs différents noms, leurs propriétés et leurs usages médicinaux. Son travail se situe ainsi à la frontière de plusieurs disciplines : médecine, botanique, zoologie, minéralogie et histoire naturelle.
C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles son ouvrage a largement dépassé le cadre de la seule médecine chinoise. Aujourd’hui encore, il demeure l’un des textes les plus célèbres de l’histoire de la médecine traditionnelle chinoise.
L’œuvre de Li Shizhen ne se limite pas à la matière médicale.
Il s’intéresse également au diagnostic, aux méridiens et à l’acupuncture. Plusieurs de ses ouvrages sont consacrés à ces domaines, notamment le Qijing Bamai Kao, consacré aux huit méridiens extraordinaires, ainsi que le Binhu Maixue, consacré à l’étude du pouls.
L’étude du pouls occupait déjà une place essentielle dans la médecine chinoise. Li Shizhen participe à la transmission et à la systématisation de ces connaissances à travers ses propres écrits.
Il est donc difficile de le considérer uniquement comme un pharmacologue.
Li Shizhen appartient à cette tradition médicale dans laquelle le praticien doit observer attentivement les manifestations du corps, interroger le patient et tenter de comprendre les relations entre les différents signes cliniques.
Il serait évidemment anachronique de présenter Li Shizhen comme un scientifique moderne au sens contemporain du terme.
La médecine de la Chine des Ming repose sur des concepts, des classifications et une vision du corps très différents de ceux de la médecine occidentale actuelle.
Mais certains aspects de sa démarche restent particulièrement intéressants. Li Shizhen refuse notamment de considérer les textes anciens comme infaillibles. Il compare les sources, relève les contradictions et cherche à confronter les connaissances écrites à l’observation du monde réel. Cette volonté de vérifier plutôt que de simplement répéter constitue probablement l’un des aspects les plus remarquables de son travail. Pendant plusieurs décennies, il rassemble ainsi une quantité considérable d’informations afin de construire une œuvre plus cohérente que celles qui l’avaient précédée.
Li Shizhen meurt en 1593, avant de pouvoir véritablement mesurer l’importance que prendrait son travail.

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