Lorsqu’on parle de médecine traditionnelle chinoise, une question revient régulièrement : quelle place occupe-t-elle aujourd’hui dans le monde médical ?
Une information est encore relativement peu connue du grand public : la médecine traditionnelle chinoise possède son propre ensemble de catégories diagnostiques dans la Classification internationale des maladies de l’Organisation mondiale de la Santé, la CIM-11.
Ce n’est pas une anecdote. C’est une évolution importante dans la manière dont les diagnostics issus de la médecine traditionnelle peuvent être recensés, étudiés et comparés à l’échelle internationale.
La CIM, ou Classification internationale des maladies, est le système de référence utilisé par l’Organisation mondiale de la Santé pour classer et coder les maladies et les problèmes de santé. Elle permet notamment aux professionnels et aux systèmes de santé de parler un langage commun, de produire des statistiques et de comparer les données médicales entre les pays.
La CIM-11 est la onzième révision de cette classification internationale. Elle est régulièrement mise à jour par l’OMS.
Consulter la CIM-11 sur le site de l’OMS
Dans la CIM-11, le chapitre 26 est intitulé : « Affections de médecine traditionnelle »
Il contient actuellement le Module 1, consacré aux catégories diagnostiques issues principalement des systèmes de médecine traditionnelle ayant leurs racines dans la Chine ancienne et aujourd’hui utilisés notamment en Chine, au Japon et en Corée. On y retrouve des notions qui sont familières aux praticiens de médecine traditionnelle chinoise. Par exemple, la classification comporte des catégories telles que :
- Déficience de Yin du Foie
- Déficience de Qi du Foie
- Stagnation du Qi du Foie
- Montée du Yang du Foie
- Montée du Feu du Foie
- Manifestation interne du Vent du Foie
- Vent interne dû à la Chaleur du Foie
Ces diagnostics sont associés à des codes internationaux.
Ainsi, le tableau appelé « Vent interne dû à la Chaleur du Foie » possède par exemple le code SF59 dans la CIM-11.
Voir directement le chapitre « Médecine traditionnelle » de la CIM-11
Pourquoi est-ce important ?
Pendant longtemps, les diagnostics issus de la médecine traditionnelle étaient difficiles à recenser de manière homogène. Un praticien pouvait parler de « stagnation du Qi du Foie », un autre utiliser une terminologie légèrement différente, tandis que ces informations restaient généralement absentes des classifications médicales internationales. L’OMS a donc travaillé à une standardisation de cette terminologie. L’objectif est notamment de pouvoir comptabiliser les consultations relevant de la médecine traditionnelle, comparer les données entre différents pays et faciliter la recherche sur ces pratiques. L’OMS explique elle-même que cette classification doit permettre, à terme, de mieux étudier leur fréquence, leur sécurité, leurs résultats et leur efficacité.
Autrement dit, des notions issues de la médecine traditionnelle chinoise peuvent désormais être enregistrées dans un système international de données de santé. C’est une évolution particulièrement intéressante pour une médecine dont le vocabulaire diagnostique est très différent de celui de la biomédecine.
Cette évolution s’inscrit d’ailleurs dans une démarche plus large. L’OMS considère aujourd’hui la médecine traditionnelle comme un domaine de santé présent dans de nombreux pays et travaille à améliorer sa sécurité, sa réglementation, sa recherche et son intégration éventuelle dans les systèmes de santé. En 2025, l’Organisation mondiale de la Santé a publié une nouvelle Stratégie mondiale pour la médecine traditionnelle 2025-2034. Cette stratégie met notamment l’accent sur quatre objectifs : renforcer les données scientifiques disponibles, améliorer la sécurité et la réglementation, favoriser une intégration appropriée dans les systèmes de santé et mieux évaluer la valeur de ces pratiques.
L’OMS rappelle cependant que cette intégration doit être fondée sur les données scientifiques disponibles et sur des exigences de sécurité et de qualité.
Découvrir la Stratégie mondiale de l’OMS pour la médecine traditionnelle 2025-2034
Deux médecines, deux langages ?
C’est peut-être là que cette classification devient particulièrement intéressante. Un praticien de médecine chinoise peut établir un diagnostic de stagnation du Qi du Foie, de Vide de Yin, de Chaleur du Foie ou de Vent interne. Ces termes appartiennent à un système théorique et diagnostique particulier. Ils ne correspondent pas nécessairement à une maladie ou à une lésion anatomique identifiée par la médecine biomédicale. La CIM-11 permet justement de conserver cette terminologie dans son propre cadre, tout en la faisant entrer dans un système international de classification.
L’OMS recommande d’ailleurs que les catégories de médecine traditionnelle soient utilisées en complément des catégories médicales classiques, et non à leur place. C’est une distinction essentielle : une personne peut donc être décrite à la fois selon un diagnostic biomédical et selon un diagnostic issu de la médecine traditionnelle.
L’intégration de ces diagnostics dans la CIM-11 ne clôt évidemment pas le débat scientifique sur la médecine traditionnelle chinoise. Elle ne démontre pas que ses théories sont scientifiquement établies, pas plus qu’elle ne prouve l’efficacité de chacun de ses traitements. Mais elle marque tout de même une étape importante. Pour la première fois, des concepts diagnostiques issus de la médecine traditionnelle chinoise disposent d’un cadre international standardisé, permettant de les documenter, de les comparer et de les étudier.
Et c’est probablement là que réside l’intérêt principal de cette évolution : plutôt que d’opposer systématiquement médecine traditionnelle et médecine moderne, il devient possible de mieux définir leurs langages respectifs et de chercher, lorsque cela est pertinent, à évaluer leurs pratiques avec les outils de la recherche contemporaine.
La médecine traditionnelle chinoise entre donc dans la CIM-11 non pas comme une médecine « validée » par l’OMS, mais comme un système diagnostique désormais suffisamment structuré pour être décrit et étudié dans un cadre international.
